vendredi 22 mars 2019

Edgard Druine, premier chanteur lyrique courcellois à faire carrière.


Avertissement 

L'article consacré à Edgard Druine n'a pas la prétention d'être exhaustif. En effet, il n'est pas évident de trouver pléthore d'articles et de témoignages à son sujet. C'est d'ailleurs pourquoi les années 30-40 sont peu couvertes. En outre, nous savons qu''il a enregistré à plusieurs reprises mais les sources discographiques restent discrètes à ce sujet. 


Le jeudi 21 mars 1878 à Courcelles, Edgard, Victor, Emile  Druine pousse ses premiers cris. Une grande basse chantante est née.

Edgard Druine (1912) - Coll. Luc Heuchon
Edgard Druine est le fruit de l'union d’Émile, Joseph, Ghislain Druine, né le 11 septembre 1853 et de Catherine Bernard, originaire de Courcelles et née le 25 janvier 1855. Le père d'Edgard était originaire de Braine-l'Alleud. Ce dernier fut dans un premier temps menuisier puis, fabriquant de meubles et commis des Postes. Les parents d'Edgard unissent leurs destinées le 20 novembre 1875 à Courcelles.

Pour comprendre le choix d'Edgard Druine d'étudier la musique, il faut savoir que son père Émile était le fondateur de la "Fanfare Indépendante" (1) de Courcelles. Le local servant aux répétitions était l'atelier de menuiserie paternel.

Ces divers éléments ne pouvaient que concourir à encourager le jeune Edgard à envisager une carrière musicale. Cela donne à penser qu’Edgard Druine était doué. 

Pourquoi en effet, Philippe-Joseph Meurée (2) décide-t-il de former le jeune Edgard Druine alors qu'il n'enseigne plus à l’École de Musique de Courcelles ? Par la suite, Edgard Druine continue à étudier le chant au Conservatoire de Liège.


Edgard Druine fait ses débuts de chanteur dans la chorale « La Courcelloise » qui participe au concours international de chant organisé à Namur en 1899. 
A cette occasion, il chante en soliste.

En 1906, Edgard Druine termine ses études musicales au Conservatoire royal de Liège. Notre courcellois peut être fier de lui car, il a obtenu les 1ers prix de Chant et d'Art lyrique. Pendant ses études dans la Cité ardente,  l'élève Druine
habite à la rue du Pont des arches, n° 4.

Commence alors pour lui une carrière internationale.
Avril 1908, Edgard Druine se produit au Havre dans dans deux opéras avec en chanteurs vedettes : le ténor Girod et la cantatrice  Rigaud-Labbens.

En ouverture de saison, il chante dans "Lakmé". Son interprétation donna lieu à un commentaire élogieux dans la presse : "M. Druine, dans le rôle de Nilakanta, a de suite conquis son public par sa belle voix mâle et la simplicité de son jeu."

"Mignon" où il interprète le rôle du comte des Grieux. Edgard Druine sut donner au personnage toute l'autorité nécessaire et  "... il fut distingué à souhait."

Le 13 septembre 1908 une "Cour d'Amour", présidée par l'écrivain thudinien Maurice des Ombiaux, a lieu à Lobbes. Edgard Druine fait partie du comité organisateur de cette manifestation littéraire et artistique.

Mais pas que ...  

Le journal "Comeodia" écrira au sujet de notre courcellois : "Edgard Druine, première basse chantante au Théâtre Royal de la Haye, à la voix chaude et réconfortante, qui, dans l’Hymne à la Jeune Wallonie a connu le succès pur des amis du beau."

Le samedi 26 juin 1909, Edgard Druine épouse Blanche Balieux à Marchienne-au-Pont. Le couple élit domicile à la rue Joseph Lefèvre à Marchienne-au-Pont. Le couple eut deux enfants : Gérald (2/10/1911 - 1940) et Josette (19/2/1919 - 1992), nés tous deux à Marchienne-au-Pont.

Le dimanche 12 septembre 1909 a lieu au Kursaal d'Ostende une "Grande Cour d'Amour" organisée par un groupe d'artistes et d'écrivains. 

Au programme, il est prévu un concert symphonique présentant des œuvres de compositeurs belges. L'orchestre est placé sous la direction du chef d'orchestre Métro Lanciani. Le concours des  ténors Edgard Druine, première basse chantante de l'Opéra Français de La Haye et de Raymond Hiernaux, baryton du Théâtre Royal de la Monnaie et du Grand-Théâtre de Nancy.

Il est également prévu un tournoi poétique réservé à tous les écrivains d'expression française et des conférences. La manifestation artistique se clôture en fin d'après-midi par un concert de l'organiste Léandre Vilain (4), originaire de Trazegnies.

Le 2 octobre 1909, l’opéra "Faust" de Gounod est joué au Théâtre royal de La Haye. Ce sont les grands débuts du ténor Louis Dister et Edgard Druine fait partie de la distribution. Il tient le rôle de Méphistophélès.

Concernant la période néerlandaise de notre concitoyen et ses prestations scéniques à l'Opéra royal français, nous en trouvons traces dans le quotidien français "Comoedia."  

En effet, ce journal publie une revue de presse des événements artistiques étrangers. C'est ainsi qu'en date du 10 mars 1910, nous pouvons lire : "M. Druine, l'excellente basse chantante... est particulièrement apprécié à la Haye où la presse locale ..." 

"Les Huguenots" : "M. Druine est un excellent Saint-Bris plein d'autorité, à la voix superbe. Il fait belle figure à la tête de ses partisans particulièrement à la bénédiction des poignards, menée avec énergie."

"La vie de bohème" : "M. Druine, Schaunard plein d'entrain, a chanté et joué avec son entrain habituel."

"Rigoletto" : "M. Druine, en Sparafucile, il n'est nécessaire de le dire, fut excellent comme d'habitude et fut associé aux rappels."

"Thaïs" : "Bien que nous formions des réserves sur l’œuvre elle-même, nous enregistrons avec plaisir le succès considérable qu'ont remporté Mme Simone d'Armand (Thaïs) et M. Druine (Athanaël). Ils furent rappelés plusieurs fois après chaque tableau et frénétiquement applaudis."

"Faust" : "M. Druine reste un fidèle soutien de cet opéra ; chacun sait quel relief il donne aux différentes scènes, on connait aussi sa belle voix qui, hier encore, résonna merveilleusement."

"Grisélidis" : "M. Druine a fait une saisissante création du rôle du Diable et on peut dire sans crainte que le succès de la soirée lui revient pour une bonne part. Toujours sautillant, agile et plein de verve, il est amusant à voir et à entendre. Notre basse chantante a su mettre en relief tous les détails dont fourmille ce rôle et à chaque transformation, il nous présente un type et un caractère différents. Je vous conseille d'aller le voir."

"Louise" : 

"M. Druine fut impressionnant dans le rôle du père ; il ne nous paraît pas possible de donner plus de vérité et de conviction dans la composition d'un rôle, et puis quelle belle voix conduite avec un art extrême. La scène finale fait passer un frisson intense dans l'assistance nombreuse, qui debout, acclame l'artiste au baisser de rideau."

"Au dessus de tous, il convient de citer M. Druine, admirable dans le rôle du Père dont il a fait une création magistrale. Aucun de ses prédécesseurs n'était parvenu à ce degré de perfection."

"Mignon" : "On a revu avec plaisir M. Druine dans le rôle de Lothario où sa voix si sympathique se fait admirer."


Dans son édition du 15 novembre 1911, la "Revue française de Musique" fait écho de la prestation d'Edgard Druine lors de la représentation de l'opéra "Les Huguenots" au Grand Théâtre de Lyon. 

Le moins que l'on puisse dire, cela n'est pas très élogieux pour notre courcellois : "... de M. Druine, basse- chantante, dont la voix cotonneuse ne prêta à celui de Saint-Bris, dans les Huguenots, qu'un fort insuffisant relief,..."

Le samedi 25 novembre 1911 a lieu au Théâtre d'Anvers le Gala de la "Wallonie". A cette occasion, le choix de l'opéra se porta sur "La Dame blanche" de .  Pour les deux rôles principaux, il fut fait appel à deux vedettes extérieures : le ténor Francell et la cantatrice Heilebonner. Quant à Edgard Druine, il chanta fort bien et fut un Galveston de belle allure.

Le 30 novembre 1911, nous pouvons lire dans le journal "Le Monde Artiste" : "Première de Don Quichotte, livret tiré de Lelorrain par M. Henry Gain, musique de M. Massenet. M. Pontet s'est fait un honneur de monter dignement Don Quichotte. Les chœurs ont chanté juste ! ! L'orchestre a été et s'est bien conduit, M. Druine (Don Quichotte) a joué avec intelligence ce rôle écrasant. Il fut applaudi ainsi que ses partenaires, MM. Vilette, Maréchal, Dubressy; Mme Bourgeois, fraîche dulcinée, et Mlle Lys.

En 1912, il est première basse à l'Opéra comique d'Anvers où il interprète de nouveau le rôle du père dans l'opéra "Louise".

Edgard Druine dans l'opéra Louise - Coll. Luc Heuchon
Cette même année, il est engagé par le Théâtre de La Monnaie avec Noté et d'autres pour chanter à la Fête de Meyerbeer, organisée à Spa. En effet, il a été prévu le dimanche 18 août une journée exceptionnelle pour l'inauguration du buste de l'auteur de l'opéra "Les Huguenots". Edgard Druine se fit encore remarquer pour son excellente interprétation de Saint-Bris.

En avril 1913, il interprète le rôle de  dans "Don Quichotte" au Théâtre de Caen. Le journal " L’Ouest-Éclair" écrira à son sujet : "M. Druine est une excellente basse que nous prête le Théâtre de Liège". Il fut un comte très furieux parfait d'autorité et d'émotion."

Au mois de juillet 1913, la ville de Marchienne-au-Pont inaugure son théâtre de plein air. Pendant deux jours, des artistes s'y sont produits à la grande joie d'un public nombreux et ravi. Le journal "Comoedia" relate l'événement dans son numéro daté du 25 juillet. Nous pouvons lire en substance outre le nom des chanteurs présents : "... et notre toujours sympathique enfant du pays, M. Edgard Druine, dont la voix chaude, prenante, et si bien conduite, fait les délices d'un public qui l'aime parce que c'est lui.

En 1914, Edgard Druine part quelques mois en Egypte ayant été engagé par l'Opéra Khévidial du Caire.

En février, il est Césaire dans l'opéra "Sapho" avec Marie Lafargues dans le rôle-titre. Ensuite, il enchaîne avec "Aïda".

Nous pouvons lire à ce sujet dans le journal "Comoedia" : "Trois personnalités se détachent nettement : celles de Melle Darney (Aïda), MM. Janaur (Amonasro), et Druine (le roi), et qui ont acquis les plus légitimes succès."

Dans le "Méphisto" du 3 avril 1914, nous pouvons lire : "...
M. DRUINE, notre ancien pensionnaire, a obtenu à l'Opéra Khédivial du Caire, un grand succès, dans « Le Chemineau ».

Puis, vinrent les heures sombres de la Première guerre mondiale. Comme beaucoup d'artistes belges, Edgard Druine se retrouve au chômage forcé et coincé en Belgique. Mais, il ne reste pas inactif. Il se produit à différentes occasions dans la région de Charleroi et souvent dans un but caritatif.

En 1916, il assure la direction artistique des œuvres jouées à la Salle Concordia du Cercle catholique à la rue de Montignies à Charleroi. C'est ainsi que furent montées, entre autres : Les Saltimbanques, La Mascotte,...

Le dimanche 26 mars 1916, il participe avec Melle Henriette Goosens «des Concerts classiques de Paris et de Monte-Carlo» à un concert donné au profit des soldats marchiennois prisonniers en Allemagne. Ce concert eut lieu « en matinée » à la Salle « Révelard » à Marchienne-au-Pont. Il prêtera également son concours au concert de l’Académie de Musique de Courcelles le dimanche 13 août de la même année.

Le samedi 30 juin 1917, le ténor Edgard Druine revient donner un récital dans sa commune natale. A cette époque, Edgar Druine est au sommet de son art.

A l'issue d’un concert où il a chanté des airs du compositeur Marc Delmas, c'est sous une véritable ovation qu'il termine son récital.

Le 21 juin 1919, il débute à l’Opéra de Paris dans le "Faust" de Richard Wagner et la même année, Edgard Druine chante, dans "Salammbo" (Narr-Havas), Patrie ! (Rancon), Samson et Dalila (Abimélech).

Edgard Druine en 1922 - Coll. Luc Heuchon
Le dimanche 25 mars 1923, le compositeur hennuyer Gustave Wansaert () présente ses œuvres ainsi que les œuvres d'autres compositeurs à l'Hôtel de Ville de Trazegnies sous les auspices de "L'Union philharmonique" de Trazegnies. Pour l'occasion, Gustave Wansaert s'est assuré, entre autres, le concours de notre ténor Edgard Druine. Celui-ci interprète l'"Introduction" et le "Rondo caprisioso" de Saint Sens et la "Polonaise brillante" de Wifniansky.

Programme musical du 25 mars 1923 - Trazegnies - Coll. Luc Heuchon

En 1928, il entre à l’Académie de Musique de Courcelles en qualité de professeur de chant et de diction. Mais précédemment il avait créé une école particulière de chant que fréquenta en cachette de ses parents le ténor courcellois Marcel Claudel (4). C'est Edgard Druine qui inscrivit Marcel Claudel au Conservatoire royal de bruxelles.

Edgard Druine se consacrera aux deux écoles jusqu’en 1935. Il enseignera également au Conservatoire de Charleroi.

Marcel Claudel (Photo Malevez) - Coll. Luc Heuchon
Au Conservatoire de Charleroi, Edgard Druine verra passer par son cours  la chanteuse d'opérette Mya Taylès et le baryton Pierre Henry, originaire de Lodelinsart.

Justement, en janvier 1931, Edgard Druine participe à "La Monnaie" à cinq représentations de "La Walkirye" dans une mise en scène de Georges Dalman et sous la direction musicale de Léon Molle. Il y tient le rôle de "Hunding".

Les mardis 18 et 25 août 1936, Edgard Druine se produit avec d'autres artistes, à Knokke, dans une sélection des airs tirés de "La Vie de Bohême".

Pendant la seconde guerre mondiale, Edgard Druine réside au n° 7 de la rue du Zodiaque à Forest. Du 1er juillet 1941 au 3 septembre 1944, il exerce une activité de résistance à l'ennemi en "constituant à son domicile, des dépôts de plusieurs centaines de journaux clandestins et par le transport et la diffusion systématique de journaux clandestins et notamment du journal "La Libre Belgique" à la cadence de plusieurs centaines d'exemplaires par mois..."
 
En 1948, Edgard Druine reçoit la médaille de l'Ordre de la Couronne (Arrêté du Régent 30/06/1948) et est fait Chevalier de l'Ordre de Léopold (Moniteur Belge 05/08/1948).  

En date du 5 janvier 1950, notre basse chantante retraitée introduit une demande auprès du Ministère de la Famille et de la Santé publique afin d'être reconnu "Résistant par la presse clandestine". Dans un premier temps, ce titre lui est refusé quoique cette activité de résistance soit reconnue. Mais, la Commission a jugé que n'ayant pas été contraint à l'illégalité, Edgard Druine ne méritait pas de porter ce titre. 

Il est à noter que son épouse Blanche Balieu a introduit la même requête à la même date et que les éléments versés à son dossier confirment "...que l'activité du mari s'est exercée conjointement à celle de son épouse..."

Suite à une demande  de révision de la décision datée du 1955, Edgard Druine peut finalement s'enorgueillir d'être reconnu à part entière Résistant.

Edgard Druine a également composé quelques mélodies : T’oublier, Je t’aime, Les caresses de tes yeux, o Salutaris, Passis Angelicus, …. Il interpréta une de ses compositions intitulée "Nostalgie" sur Radio Belgique à Bruxelles.

Edgard Druine a également enregistré notamment chez Parlophone. Certains enregistrements l'ont été sur cylindres. En 1985, Edgard Druine eut l'honneur de figurer sur l'enregistrement "Les grandes voix du Hainaut".


Coll. Luc Heuchon
Outre la musique, Edgard Druine s’intéressait beaucoup à la science et suivait de près les travaux de savants tels que Nadoleczny, Schilling, Fouché, …

Notes :

(1) La "Fanfare Indépendante" : Cette société de musique vit le jour en 1883 et était composée de 24 musiciens dirigés par Pierre Cornille. Le 1er mai 1884, elle change d’appellation et devient "La Concorde" sous la direction de Désiré Cambier. Présidèrent successivement aux destinées de la fanfare jusqu'en 1924 :
MM. J. Ganty, Gustave Lefèvre, Jean-Baptiste Lepage, Jules et François Petit, Hector et Maurice Denegry . Quoique son
action se soit éteinte depuis 1924, elle fut pas dissoute tout de suite.
(2) Philippe-Joseph Meurée, né en 1829 - Premier professeur de musique à l'Ecole de Musique de Courcelles
(3) Henry, Pierre (1907-1970) - Baryton originaire de Lodelinsart, il remporta le 1er Prix de Chant dans le cours d'E. Druine sur un total d'une cinquantaine d'élèves. Il sera le 1er directeur artistique du Palais des Beaux Arts. Il occupera la place laissée vacante par E. Druine au Conservatoire de Charleroi.
(4) Marcel Claudel (Courcelles 1900-1981) - Ténor à La Monnaie, Opéra de Paris, ...
Terminera sa carrière comme directeur artistique du Palais de Beaux-Arts de Charleroi.
Pendant sa période parisienne, il était la coqueluche des jeunes filles et enregistrera énormément.

Références bio-bibliographiques

Arbre généalogique dressé par Monsieur Nico Druine
Archives du Musée du Cinquantenaire 
Correspondance avec Monsieur Nico Druine


Différents journaux : 
Comoedia, La Revue d'Art dramatique et Musical, Wallonia,..


Le concert de l’Académie,
In
"La Région de Charleroi"

2e année, n° 403, je 10/08/1916, p. [2]

Leclercq, Michèle et Fernand

Edgard Druine 
in
Les grandes voix du Hainaut à l’époque du 78 tours [enregistrement sonore]
. – [S.l.] : EMI Belgium, 1985
. – 2 disques 33 tours

Crépillon, Simon


La Cour d'Amour de Lobbes 
in
C.R.A.L. - Haut Pays de Sambre,
n°4, mai 1909, pp.13-14
 
Lemal, E.

Histoire de Courcelles / Elie Lemal
. – Marcinelle : Impr. La Concorde
. – pp. 91

Matinée artistique
in
« La Région de Charleroi »,
2e année, n° 275, mardi 04/04/1916, pp.1-2

Simon, Jean
. - Le théâtre musical carolorégien, 
    ou, Mémoire d'opérette à Charleroi
. - Montigny-le-Tilleul : Impr. Scaillet, 2004
.-  480 p. : ill.
. - p. 115, 147

Discographie

Ton doux regard se voile : stances de Nilakantha / orch. dirigé par A. Van Oost
. - Parlophone, 1928
. – 1 disque 78 t ( 2’34)
. – B 17127
. – Extr. de « Lakmé » / Delibes

Ton doux regard se voile : stances de Nilakantha / orch. dirigé par A. Van Oost
in
Les grandes voix du Hainaut à l’époque du 78 tours [enregistrement sonore]
. – [S.l.] : EMI Belgium, 1985
. – 2 disques 33 t. 

Alain Richir et Luc Heuchon
Reproduction partielle autorisée à condition de citer la source
Contact  : alain.luc.richir.heuchon@gamail.com

jeudi 6 décembre 2018

Lucien Toffi, un homme à l'écoute des goûts musicaux de la Jeunesse des années 60-70

D'origine italienne, Luciano Toffi a vu le jour à Zarsana, Province de La Spezia en Ligurie. Très tôt, il se sent attirer par le métier d'enseignant et se destine à devenir instituteur.

L'avenir en décidera autrement...  Âgé de 17 ans en 1943, il est incorporé de force par les allemands dans l'artillerie anti-aérienne. Sa plus grande crainte est d'être envoyé en Russie. Il déserte rapidement et rejoint la Résistance italienne.

Après la guerre, Lucien Toffi introduit  des demandes afin d'immigrer en Australie ou en France. En 1949, c'est sa demande d'immigration pour la France qui aboutit.

Mais les salaires étant  plus élevés en Belgique, Lucien Toffi décide de venir s'y installer, se fixe à Trazegnies et descend dans la mine. Nous sommes en 1951. Il travaillera dans différents sièges miniers de la région carolo.

Lucien fréquente régulièrement le "Café des Sports" à Trazegnies. Il tombe sous le charme de la fille des patrons du lieu. C'est le coup de foudre mais, la famille de Liliane Vergnon ne voit pas cette idylle d'un bon œil.

En effet, à cette époque, les "Ritals" comme on disait, n'ont pas bonne presse: voyous, feignants, profiteurs et ... séducteurs. Les "gens biens" voient d'un mauvais œil les mariages "mixtes".


Liliane et Lucien - Archives Janny Toffi


Le 22 mars 1952, Liliane et Lucien unissent leur destinée. Le 25 décembre 1954, Madame Toffi met au monde un petit garçon prénommé Janny.

Cet heureux événement réconcilie le jeune couple avec la famille de Liliane. Les jeunes parents reviennent habiter Trazegnies.

Pendant plusieurs années, Lucien sera un des moteurs de la vie culturelle et festive de Trazegnies. Il fera venir des chanteurs et des groupes lors des festivités liées au Goûter matrimonial de Trazegnies. Il animera et organisera également la braderie et autres festivités locales.

Qui plus est, le couple tient un café dont les locaux, anciennement l'Hostellerie du Connétable,  se trouvent dans le vieux château seigneurial de Trazegnies. 



Café du Château de Trazegnies (Nels) - Collection Luc Heuchon




C'est ici que vient se distraire la jeunesse locale car l'ambiance y est Rock'n Roll.

En effet, Lucien et son épouse leur proposent en attraction le week-end des formations musicales locales et autres dont un groupe local attitré : Les Readers.

Cette formation est notamment composée de Richard Karpinski (guitare solo), Franki Porfido et Fernand Desticker [sic].

C'est également au Café du Château que viennent répéter les Spitfires de Jacky Musialik(2). Et ils y jouent  à l'occasion.

Les Spitfires - Collection Jean-Marie Hartéon

Lucien est extrêmement apprécié par les jeunes musiciens car, il les paye. Ce qui n'est pas souvent le cas ailleurs. Jacky Musialik se rappelle qu'il leur donnait 400 francs par musicien. "Pour nous, un pactole".

Toujours sur la brèche pour trouver le ou les artistes à faire venir à Trazegnies ou dans la région carolorégienne, il n'hésite pas à aller à Anvers,..., à Londres ou dans l'Hexagone assister à des concerts afin de trouver le groupe, le chanteur susceptible d'intéresser le jeune public.

Dans le cadre des festivités du Goûter matrimonial ou pour d'autres occasions, il essaie de dégotter à chaque fois le groupe ou le chanteur qui fera afflué la jeunesse de la région à Trazegnies.



Pour preuves :



Le petit Janny se souvient particulièrement du dimanche 29 septembre 1963.  Un chapiteau a été installé dans le parc du château. 



Au programme du festival présenté par Michel Lemaire : Burt Blanca, Les Cousins, Richard Wéry et cerise sur le gâteau : Claude François et ses Gambers.

Janny Toffi se rappelle que  Claude François l'a pris sur ses genoux et de l'ambiance de folie qui régnait à l'occasion de la venue du chanteur. La gent féminine était déchaînée et le chanteur de "Belles, belles, belles" dut être escorté pour se rendre aux toilettes par plusieurs gardes du corps.
 
 A l'occasion du 39ème goûter matrimonial, un radio crochet est organisé. C'est le  courcellois Daniel Van Thielen (3) qui remporte le concours. Le prix lui sera remis par le chanteur Dick Rivers, tête d'affiche du goûter.

C'est ainsi que Daniel accompagnera pendant une année le cirque Pinder (4) en qualité de chanteur.

Faisons de nouveau appel à la mémoire de Janny Toffi  pour évoquer la venue d'Eddy Mitchell, tête d'affiche avec Pascal Danel du goûter matrimonial du 15 mai 1967.


Eddy Mitchell demande à Lucien Toffi de lui montrer la scène sur laquelle il doit se produire.

Lucien s'exécute. Le chanteur français lui dit qu'il ne chantera pas car le public se trouve trop près de la scène. Lucien lui dit : pas de prestation, pas de cachet. Eddy lui répond : pas de problème, mes avocats s'occuperont de l'affaire.


Alors, Lucien qui est un homme pragmatique et capable de réagir rapidement, fait aller chercher et installer des barrières NADAR à un dizaine de mètres de la scène. Et fait appel à deux vieux agents de la police communale pour effectuer le service d'ordre.


Eddy Mitchell accepte alors d'honorer son contrat. Janny Toffi se rappelle que le chanteur- vedette chantera  une partie de son répertoire en play-back, fait rare à l'époque.



En 1968, ce sont les Charlots qui sont tête d'affiche au goûter matrimonial. Cette bande de farfelus met de l'ambiance hors scène dans l'enceinte du vénérable château de Trazegnies. Mais, lors de la répétition du groupe carolo "Jesse and James" également à l'affiche, survient un incident : les plombs sautent. Le batteur du groupe devient hystérique et Lucien lui balance une paire de baffes pour le calmer. Ceci fait,  Lucien se dirige vers un poteau situé au  fond de la cour où se trouve un coffret à fusibles,  ôte le plomb défectueux, le répare provisoirement  avec un fil de cuivre, remonte le delco et l'électricité revient. Le show peut continuer.



Lucien est un fin connaisseur en musique du moment (en  grande partie grâce à son fils). C'est ainsi que dans le courant des années 60, il pense avec des amis engager les Beatles et les faire jouer à Charleroi au Palais des Expositions.


L'affaire semble se mettre en place quand, catastrophe, le groupe de Liverpool change ses prétentions financières. Lucien et ses associés doivent renoncer à leur projet.



Le samedi 24 juin 1967 : grand événement musical à Courcelles. Le groupe rock anglais du moment, Les Yardbirds (avec Jimmy Page et Jeff Beck)  se produit sous chapiteau sur la Place du Trieu à l'occasion  de la 5ème Fête de l'Eté. Le groupe vient de se classer n°1 en Angleterre avec le morceau "For your love". 


Article paru dans La Petite Lanterne - Fonds local de la bibliothèque communale de courcelles


C'est la première fois que le groupe joue en Belgique. Alain Richir et Alain Neffe s'en souviennent encore. C'est grâce à Lucien Toffi, qui a décroché le contrat, que la chose a été possible. Mais pour une raison inconnue, cela ne s'est pas fait à Trazegnies et Lucien en a fait profité Courcelles.


En 1970, Lucien Toffi se lance dans un projet ambitieux : un festival pop à Trazegnies. C'est pourquoi, il se met en relation avec Jean Jième et Paul André, organisateurs d'événements musicaux dont les Pop Hot Show.


Revue "Pop Music" - Collection Luc Heuchon



 Ces derniers marquent leur accord en précisant que Lucien Toffi doit engager des groupes belges en sus des groupes anglais devant se produire à Trazegnies.

Jean Jième  écrit à ce propos dans sa chronique sur Internet "Mémoire Rock 60/70"  :

"Pendant que Paul et moi ... nous avions reçu un appel d'un certain Monsieur Toffi qui habitait au Château de Trazegnies. Ce quinquagénaire particulièrement dynamique s'était mis en tête d'organiser à son tour un festival. ... "

Lucien accepte mais veut absolument avoir le groupe Yes en tête d'affiche. Jean Jième et Paul s'adressent au manager du groupe qui donne son accord de principe. Mais, Yes se désiste quelques temps après car, Tony Banks quitte le groupe pour divergences musicales.

Jean Jième et Paul André proposent alors le groupe anglais Judas Jump qui dit oui dans un premier temps puis  change d'avis.

Finalement, les têtes d'affiche seront les Wild Angels et The Edgar Brougthon Band. Le public n'eut pas à le regretter.

L'affiche du Hot Pop Show de Trazegnies sera finalement la suivante :

Dimanche 17 mai 1970 :

Four of Club (Belgique) - Live (Belgique) - Burning Plague (Belgique) - Tucker Zimmerman (USA) -  Carriage Company (Belgique) - Rainy Day Women (Suède) -Wild Angels (Grande-Bretagne)

Lundi 18 mai 1970 :

Vacation (Belgique) - Doctor Down Trip (Belgique) - Kleptomania (Belgique) - The Edgar Brougthon Band (Grande-Bretagne)


Revue "Pop Music" - Collection Luc heuchon


Le journaliste français Jean-Noël Coghe publie le 28 mai 1970 dans la revue Pop Music un article relatant les deux jours de festival. Il a surtout été marqué par la prestation des Wild Angels, groupe de rock à billy et l'ambiance que le groupe installa.

Il écrit à ce propos : "Le show des Wild Angels amena le délire collectif, par leurs fantastiques interprétations des grands classiques du Rock ... La scène fut littéralement envahie par des hordes de spectateurs en transes, le torse nu, le visage ruisselant de sueur."

Malgré la qualité des groupes, le Festival ne fut pas un grand succès de foule : 2000 spectateurs pour les deux jours. Lucien Toffi dut y aller de sa poche pour couvrir une partie des frais.

Mais, ce n'était pas la première fois, ni la dernière ...

L'aventure du Goûter matrimonial de Trazegnies s'arrêtera en 1993. Après, ce sera au tour de la braderie. Lucien en gardera un goût amer en bouche.

Lucien  Toffi nous a quitté le mercredi 19 avril 2006 à 4h30 du matin et fut inhumé au cimetière de Trazegnies le 21 avril.

Notes :
(1) En feuilletant les archives de Janny Toffi, Alain et moi avons de nos yeux vu les contrats signés par l'épouse de Lucien avec différents artistes dont : Eddy Mitchell, les Charlots,...
(2) Jacki Musialik : voir KI, KWA, Où n° 100 et 101
(3) Daniel Van Thielen de retour au bercail deviendra facteur.
(4) Cirque Pinder : créé en Angleterre par les frères William

     George PINDER en 1853-1854. Toujours en activité.


Sources bio-bibliographiques

Entretien avec son fils Janny Toffi

Coghe, Jean-Noël

Rn' R Revivel à Trazegnies
in
"Pop Music",
1ère année, n° 9, 28/05/1970,

Jième, Jean

Le quatrième Pop Hot Show de Trazegnies : 17 et 18 mai 1970
in
"Mémoire Rock 60/70",

http://memoire60-70.be, 31/07/2012

Alain Richir et Luc Heuchon - 

Reproduction partielle autorisée sous réserve de citer la source.

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